 FATWA (REPONSE A UNE CONSULTATION JURIDICO-THEOLGIQUE ISLAMIQUE) DE SON EXCELLENCE SI HAMZA BOUBAKEUR POINT DE VUE DE L’ISLAM SUR L’EUTHANASIE L’euthanasie étant à l’ordre du jour, une éminente personnalité du monde médical, le Docteur Jean COTTET, membre de l’Académie de Médecine, m’a demandé d’exposer, à toutes fins utiles, la position de l’Islam à propos de ce problème actuellement si controversé.
C’est bien volontiers que j’accède à son désir, en situant ce problème dans l’ensemble des questions qui de nos jours préoccupent savants, philosophes et théologiens : transplantations des organes nobles, avortements, contraception, clonage, fécondation en éprouvette, naissance par insémination artificielle, etc... Questions qui témoignent des progrès prodigieux acquis dans le domaine de la recherche fondamentale aussi bien que dans celui de la nature et de la technique thérapeutiques et soulèvent un ensemble complexe de rapports d’ordre scientifique, philosophique et religieux.
La science se réclame de la raison. Les religions - du moins les religions monothéistes - se réclament elles aussi de la raison, mais se réfèrent, en plus, à une révélation divine. Entre la science et la religion, la médecine a occupé jusqu’ici une position de neutralisme positif. Mais voilà qu’avec l’euthanasie on cherche à l’engager dans une voie qui fausse les lois de la nature, contredit sa déontologie traditionnelle et met en cause les données de la théologie. D’où le conflit actuel, dont il convient de préciser, de prime abord, les mobiles et les dimensions.
Euthanasie ? Qu’est ce à dire ? Si ce composé grec signifie étymologiquement « mort en douceur », ce n’est pas dans le sens que lui attribuait le savant moine anglais BACON, l’un de ses théoriciens. Il ne s’agit pas d’une mort sans souffrance philosophiquement préparée, mais d’une mort scientifiquement perpétrée.
Comment et pour quelles raisons ?
La mission du médecin est, certes, de soulager les souffrances de ses semblables, de rétablir leur santé, quand elle est ébranlée, de revigorer leur organisme dans sa lutte contre la mort. Mais doit-il soigner un mourant atteint d’une maladie douloureuse et incurable ? N’a-t-il pas le devoir de mettre un terme à la vie du mourant, si celui-ci le réclame impérativement ? Si le sujet est atteint d’une maladie incurable et s’il est dans le coma, avec un électroencéphalogramme plat, le médecin ne doit-il pas abréger sa souffrance et son état d’inconscience en arrêtant les appareils grâce auxquels il est en survie ? Si par ailleurs, le médecin se trouve en présence, d’un malade incurable, terrifié par l’approche de la mort, ne doit-il pas le mettre en état d’inconscience, grâce à la morphine ou à d’autres tranquillisants, afin qu’il n’ait pas conscience de son glissement dans le gouffre de la mort ? On ne peut, de toute évidence, répondre par une particule affirmative ou négative à ces questions, sans un exposé des motifs c’est à dire sans les situer dans une cosmologie d’ensemble et sans en examiner préalablement les tenants et les aboutissants. Et d’abord sont ce uniquement les médecins qui les posent ? Assurément, certains d’entre eux méditent ces problèmes ; mais ce sont surtout des politiciens que je sache, des démagogues avérés, plus soucieux de leur publicité électorale que de la véritable souffrance de leurs semblables qui en sont les initiateurs. Par prétérition, ils se réclament d’une philosophie matérialiste dont, au demeurant, ils comprennent fort mal l’enseignement, en le dépouillant des principes mêmes qui lui servent de base : relativité de la vérité, respect de la vie, liberté, tolérance, horreur du fanatisme etc... Soutenus dans leur campagne tapageuse par des masmédia irresponsables, plus avides de sensationnel que de vérité, ils s’ingénient, en simplifiant un problème en lui-même complexe, sur lequel ni la philosophie ni la science ne cous ont apporté une conclusion définitive, à exploiter la sensiblerie populaire pour arriver à leurs fins. A leur point de vue la mort est dans la destinée humaine une loi générale et inéluctable et en tant que telle, elle doit être intégrée dans un système législatif et être traitée dans certains cas, d’après un « code » à élaborer, en dehors des « tabous » qui remontent à la primitivité. La déontologie médicale doit s’adapter aux circonstances, substituer les jugements de réalité aux jugements de valeur, compte tenu de l’évolution de l’humanité qui, pour être heureuse et mieux équilibrée, doit être soumise à des contraintes rationnelles, tant il est vrai, selon eux, que c’est par des lois civiles et sociales qu’on moralise les hommes et qu’on améliore les conditions de leur existence.
Aussi certains contestataires, pourtant croyants, ramènent-ils la théologie à une simple annexe des doctrines économiques et s’accommodent-ils de tous les goûts, de toutes les tendances, en avalisant sans réflexion sérieuse l’évolutionnisme darwino-spencerien devenu le slogan de la culture moderne.
Tel point l’attitude des théologiens de l’Islam qui forts de leur héritage culturel qui a fécondé l’Europe du Moyen-Age et de la Renaissance, s’estime avoir le droit et la capacité d’intervenir en un tel débat, même s’il ne s’est pas posé jusqu’ici, pour leurs prédécesseurs. L’effort spéculatif (ijtihâd) est, en doctrine et en jurisprudence, une obligation pour les « Oulama » (docteurs de la loi) dont le savoir acquis rationnellement (ilm maksûb) doit prolonger le savoir infus des prophètes ‘ilm mawhûb), dont ils sont les héritiers et les fidèles interprètes. Persuadés, en outre, de la profonde identité de conception de la vie dans l’Islam, dans le christianisme et dans le judaïsme, ils pensent que le point de vue de la théologie islamique est valable pour toute théologie spiritualiste. Or, au regard de l’Islam, l’euthanasie implique la négation de l’origine, de la vocation et de la finalité surnaturelles de l’homme, porte atteinte aux lois de la nature et traduit, à l’analyse, la crise d’une culture et les mutations anarchiques d’une civilisation en plein désarroi. Ses objectifs peuvent ainsi être résumées :
a) - Il est faux de dire que les théologiens ne sont que des irrationalistes superstitieux, des fabricants de boniments et des adversaires endurcis du rationalisme. Bien au contraire, ils pourraient, tout en se réclamant eux aussi de la raison, reprocher à certains savants, à certains philosophes et aussi à certains médecins d’être lacunaires dans leur savoir, parce que seulement rationalistes.
b) - La matérialisme n’est nullement une doctrine solidement établie, mais une simple hypothèse, car jusqu’ici ni la science, ni la philosophie, ni la médecine ne nous ont apporté la preuve irréfragable que la vie sous son aspect logique, moral et psychologique n’est que le résultat d’une série de combinaisons, de réactions et d’un transformisme encore mal connu du chimisme interne de l’être.
c) - Si déjà les doctrines anciennes ont établi une nette distinction entre l’âme et le corps (kha des Egyptiens, pneumades Grecs, âme prisonnière de la matière des Hindous, âme aéroforme des Sémites, etc...) la philosophie moderne - même celle à base sociologique admet que les phénomènes vitaux ne peuvent être expliqués par des réactions physicochimiques, qu’il est impossible de rendre compte de la pensée humaine par une explication seulement biologique, que du point de vue le plus positif et sans même faire appel à une quelconque notion d’ordre métaphysique, il est faux que la vie de l’esprit soit entièrement le reflet de la vie du corps.
d) - Pour les religions monothéistes, et l’Islam en particulier, le corps relève de l’étendue et du temporel en tant que support et véhicule de l’âme, laquelle essentiellement distincte de lui, inétendue, intemporelle, relève en ses noumènes et ses phénomènes de Dieu. Même, sous un angle absolument agnostique, la science n’a jamais pu répondre, comme chacun sait d’une façon satisfaisante, à la primordiale question « Qu’est ce que la vie ? » Il est certain que cette conception dans le Judaïsme ne se précise qu’avec le Prophète Daniel. Dans la période antérieure elle est quelque peu engluée dans les croyances païennes. La Thora reconnaît dans l’âme une étincelle divine, indépendante du corps, mais l’assimile à une substance qui « gît » dans le sang (Levitique XVII, 11) et se confond avec lui (Deuter. XII, 23). Elle affirme, néanmoins, que Jéhevah ne se confond pas avec sa création et que par un acte de sa volonté il a crée l’homme à son image (Genèse IX, Abou III, 18). Avec le Christianisme et l’Islam, la vie reçoit une définition fondamentalement spiritualiste. La mort n’est pas une extinction de l’être et son retour à la matière, mais un changement entre deux conditions de vie, la dernière étant une fixation dans l’heure où le malheur pour l’éternité. Pour Saint Augustin par exemple, la vie est, en son essence distincte du corps et il est impossible de faire de la pensée, indice de l’âme, un attribut de ce qui ne pense pas. Ses activités sont sans rapport avec la matière (Cité de Dieu Trad. Vidal, pp. 209-222). Avec l’Islam cette séparation est aussi solennellement affirmée. La mort est conçue comme une fin et un commencement, une transition entre deux « étapes » et deux « moments » de la vie : Dieu fait surgir la vie de la mort et la mort de la vie ! » (Coran S. 111, 27, VI, 95, LVII, 2). Il ne faudrait pas chercher la vie là où elle n’est pas ; l’âme en est le principe et ne se définit pas uniquement par rapport à la matière, mais par rapport à sa sensibilité, à sa mémoire, à son épanouissement (intelligence chez l’homme, instinct chez l’animal), à ses représentations, à tout ce qu’elle reçoit de son cadre et de son environnement géographique, sociologique, historique et moral. Entre le corps et elle il y a une interdépendance, mais le corps n’est pas toute sa réalité, laquelle relève d’un mystère difficile à cerner, en raison de sa nature originelle, plus difficile encore à analyser. Tout ce que l’on peut dire, c’est que dans son rôle actif et constructeur, elle est, sous l’influence des exigences pratiques : conscience, subconscience, inconscience, liaison étroite avec l’évolution biologique.
é) - Décider d’abréger la vie humaine, en cas d’incurabilité, de coma ou de souffrances inutiles, à la demande du malade, au « jugé » du médecin traitant, par interruption de soins ou arrêt des appareils qui le maintiennent en survie, c’est se rendre responsable d’un homicide volontaire prémédité, incompatible avec le serment d’Hippocrate, les lois physiologiques normales et les lois religieuses. Tout organisme déficient oppose à la mort une émouvante résistance et parvient à équilibre, certes précaire et plus ou moins long ; pourquoi ne pas « par acharnement thérapeutique », tenter tout pour l’aider à se rétablir. Curabilité et incurabilité sont liées au progrès de la science et à la compétence du praticien. Si le médecin se trouve en face d’un patient dont l’électroencéphalogramme est négatif et donc dont le cerveau s’est éteint (et cela se produit selon certains médecins de l’Islam au bout de trois ou quatre minutes à peine, après la cessation de son activité, par suite d’un transformisme interne irréversible) pourquoi tente-t-il alors d’utiliser pour une survie illusoire, une réanimation qu’il sait d’avance uniquement végétative, des appareils ou des injections inopérants. Ou il se dispense d’intervenir dans ce cas particulier, et nul ne saurait lui en faire grief, ou il intervient, suivant sa compétence et d’après les impératifs de sa conscience, et son intervention doit être maintenue et continuer jusqu’au bout, c’est à dire jusqu’à l’instinction de la vie à la lumière des signes habituels de la mort (arrêt du coeur, de la respiration, et de tout indice de la vie, chute de la température, rigidité, etc...).
La longue histoire de la médecine atteste que presque toutes les maladies ont été, avant d’être vaincues, réputées incurables : peste, diphtérie, tétanos, rage, tuberculose, etc... A-t-on le droit d’interdire aux grands malades toute espérance. Et pourquoi les « toubibs » du monde entier « s’acharnent-ils » à vaincre le cancer. Au surplus, aucun savant ne saurait décemment prétendre à l’infaillibilité au regard de l’Islam (Coran S. XII, 76 ; XVII, 85). Nombreux sont les cas de malades condamnés par un médecin et sauvé par un autre. Et combien sont nombreux les cas de guérison dite « miraculeuse ».
f) - Les cas qui, par suite de souffrances intolérables ou d’inconscience du sujet, sont invoqués pour justifier l’euthanasie sont plutôt rares. Nous n’avons aucune statistique sur cette question et pour cause. Les exemples cités en France et aux Etats-Unis d’Amérique ne dépassent guère une trentaine, pour un ensemble de population dépassant les 280 millions. C’est peu. Pourquoi donc veut-on faire d’un fait exceptionnel un fait général et élaborer une loi permissive qui ne manquerait pas de donner lieu à des abus criminels n’ayant aucun rapport avec la souffrance humaine ou la carence médicale.
g) - En réalité, ceux qui pensent à l’euthanasie, ce n’est jamais aux jeunes qu’ils envisagent de l’appliquer ; c’est surtout les vieux qu’ils voudraient ainsi « soulager », ou plutôt dont ils voudraient être « soulagés ». Non seulement on ne se gêne pas pour les « concentrer » dans les asiles socialement marginaux, mais on voudrait les faire passer très vite de vie à trépas, parce que ces asiles sont coûteux. Ce ne sont pas eux qui demandent toujours d’en finir avec la vie, c’est leur « cher » entourage qui ne supporte ni gêne, ni dépense improductive. La vie en général, d’après ces mêmes champions de l’euthanasie, n’est qu’une émanation de la matière. Ce n’est pas un phénomène minérale (ch. Science et Vie, n° 751, Avril 80, p. 35). La pensée n’est rien d’autre qu’une fonction du cerveau dans ses perceptions, ses réactions, ses innervations. Il n’y a pas de matière sans force et il n’y a pas de force sans matière (Beuchner). Dès lors pour quoi prolonger dans la douleur ou l’inconscience le fonctionnement d’une matière organisée irrémédiablement dégradée, vouée à être décomposée, malgré toutes les « réparations » qu’on puisse tenter sur elle, pour lui maintenir sa vigueur, ses attributs programmés et son individualité passagère ?
Est il besoin de dire qu’à travers cette histoire d’euthanasie ce sont en réalité deux conceptions de la vie humaine, ou pour tout dire, deux philosophies qui s’affrontent, en l’occurrence, car à l’analyse des opinions émises au sujet de l’euthanasie, on s’aperçoit qu’il s’agit de la résurgence d’une vieille querelle ontologique qui depuis la plus haute antiquité jusqu’à nos jours, oppose les matérialistes (atomistes, stoïciens, mécanistes, psychophysiologiques, etc...) aux spiritualistes (platonistes, aristotéliciens, avérrohistes, thomistes, cartésiens, idéalistes, intuitionniste, etc...). Leurs thèses remplissent les manuels scolaires de philosophie élémentaire, et il n’y a pas lieu de les rappeler ici. Ce qui mérite d’être souligné tout d’abord, c’est qu’il s’agit d’un débat qui ne veut pas dire son nom, puisque les partisans de la thèse matérialiste, pour l’esquiver usent, comme d’habitude, de ruse et affirment que l’euthanasie ne relève d’aucun dogme, qu’il ne faut y voir qu’une conséquence logique des progrès de la science, une simple possibilité offerte aux médecins de supprimer légalement et en toute conscience des souffrances gratuites ou d’abréger une existence inutilement prolongée ; qu’en tout état de cause, il s’agit d’une ouverture méthodique qui n’implique aucune doctrine métaphysique. Qu’en pensent les théologiens ? Car les théologiens ont leur mot à dire, ne fût-ce que pour éclairer les croyants et également les athées sur un problème qui relève de la conscience humaine, conscience sans laquelle selon les philosophes pythagoriciens eux-mêmes, la science ne serait qu’une ruine de l’âme. Malheureusement, en ce siècle désaxé par un machinisme outrancier, la théologie occupe parmi les diverses disciplines, une place d’orpheline pauvre, et les théologiens marchent sur la pointe de pieds, depuis qu’ils passent aux yeux de bon nombre de leurs contemporains pour des irrationalistes attardés, des fabulistes, qui, de leur « opium », ont durant des millénaires compromis la marche de l’humanité vers la lumière scientifique et la justice sociale. L’euthanasie est, à vrai dire, l’indice d’une civilisation matérialiste et le test d’une culture niveleuse, uniformisante, analogique et au demeurant, dévoyée. Aucune civilisation antérieure n’a eu à l’égard de la vie humaine en général, de la vieillesse, de la maladie et de la mort une conception aussi « inhumaine », dévalorisante, désacralisante, analogue à celle de la civilisation actuelle. Ce ne sont pas toujours les préoccupations morales ou médicales qui animent les partisans fiévreux de l’euthanasie, ce sont des lois sociales en rapport étroit avec la psychologie d’une société américano-européenne sur laquelle pèsent gravement les conséquences d’une industrialisation outrancière. Ce n’est pas dans son intérêt qu’on voudrait « faire mourir en douceur » le malade, en légalisant sa mort avant terme, mais pour des motifs inavouables. Au reste ce n’est pas d’aujourd’hui, ni seulement en Europe et en Amérique du Nord qu’on se préoccupe de la suppression, non pas des souffrances gratuites, mais des « bouches inutiles ». Les Spartiates l’ont pratiqué au nom de la sélection de l’espèce aux dépens des handicapés et des vieillards. Chez certaines tribus de l’Afrique Equatoriale et Centrale on tuait un homme dès qu’il avait un petit fils. Cet « art d’être grand-père » chez les Nègres et les Grecs est l’indice d’un paganisme dont les adversaires d’un prétendu « acharnement thérapeutique » souhaitent ardemment la résurgence. Or, nul n’a le droit de disposer à son gré de la vie d’autrui (Coran IV. 29 ; 151). Car Dieu interdit de se suicider ou de donner la mort sans droit. La mort en elle-même et en ses modalités, dépend de Dieu Seul (Coran, LXXIV,20).
CONCLUSION
a) - A la lumière de ce qui vient d’être exposé, la position de l’Islam à l’égard de l’euthanasie apparaît claire. Dans le cadre de son dogme (dîn) et de sa loi (sharî’a), on peut, à bon escient et à bon droit, répondre aux questions posées par le savant Docteur COTTET. b) - Cette réponse est, eu égard à ce qui vient d’être mentionné, négative. La vie étant, dans son unité, son identité et sa vocation un don de Dieu, nul n’a le droit, pour quelque motif que ce soit, ou mettre fin, même à la demande du malade ou en cas d’inefficacité de remèdes à administrer, sans encourir la damnation éternelle.
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