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La dignité en question
Transmis par Pere Patrick le 27 septembre 2007 à 10:25
Sujet : Embryon
Embryon

Les partisans de l'euthanasie comme ses adversaires se réclament tous deux de la préservation de la dignité humaine.


La mort assistée pour garder la dignité ou garder la dignité dans la mort acceptée ?
De quelle dignité parle-t-on ?

Comme le souligne le Pr Cuer, "les attributs constitutifs de cette Dignité ne font malheureusement pas l'objet d'un consensus universel et dépendent souvent de convictions personnelles."

Montherlant a écrit que le suicide rejoignait le respect de la vie quand celle- ci a cessé d'être digne de vous, signifiant que la vie pouvait avoir des seuils où elle n'est plus digne d'être vécue.

C'est ainsi qu'on retrouve trois types d'arguments pour reconnaître des seuils où la vie perd sa dignité :

-la dignité en tant que capacité relationnelle qui a pour défenseur Engelhardt, le philosophe américain contemporain pour considérer la dignité liée à la constitution ou à la permanence, notamment relationnelle, de la personne humaine, caractérisée par l'autonomie, la conscience, la raison, son respect et sa solidarité avec les autres. On pense bien sûr aux comateux en état végétatif, ou aux malades atteints d'affections neurologiques entraînant la démence.

-la dignité liée à la qualité de vie : la dégradation est ici le maître mot : face à une personne atteinte de maladie d'Alzheimer qu'on a aimé et qui n'est plus celle qu'elle a été, ou face à une personne très âgée qui souffre le martyre et qui développe des escarres dans le lit qui constitue déjà son cercueil, il est difficile de ne pas éprouver un sentiment d'indignité face à la situation de ces personnes.

-la dignité liée à l'utilité et au poids pour la société : les personnes peuvent se sentir en fin de vie inutiles à la société, et pesantes de par leur trop grande dépendance.


Cependant, pour la plupart des moralistes rel igieux, pour certains philosophes, et pour la plupart des définitions des droits de l'homme, cette dignité est corrélée à l'humanité définie comme simple existence d'un être humain . La seule présence de l'identité humaine est synonyme de dignité humaine et donc de respect, ce qui s'entend habituellement d'un respect qui commence avec le début de la vie.

De même que Kant s'opposait nettement au suicide qu'il considérait comme une insulte à l'humanité, de même a-t-il donné une définition de la dignité humaine : "ce qui a un prix peut aussi bien être remplacé par quelque chose d'équivalent ; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par suite n'admet pas d'équivalent, c'est ce qui a une dignité" .


Si on reprend les trois arguments qui protestent contre la non dignité de certains états de vie, Il me semble que la confusion qui avait lieu entre personne et personnalité à propos de l'embryon est ici fondamentalement la même. Car il me semble que le mot dignité recouvre deux sens communs dans le langage : un sens qui touche aux conditions, à l'état de la vie de la personne, qui est un concept empirique, et un sens qui touche à l'identité de la personne, qui est un concept métaphysique (c'est à dire qui touche à l'essence, à la natu re de la personne).

ll est vrai que quand on pense par exemple aux conditions de travail ou d'emprisonnement de certaines personnes exploitées ou maltraitées, on dit volontiers que ces conditions ne sont pas dignes. Et en ce sens, il n'est pas digne de laisser souffrir une personne âgée telle qu'on l'a décrite plus haut. Et il est vrai aussi que la reconnaissance de la société et de l'Histoire peut les réhabiliter par la mémoire ou par les faits, et leur rendre la dignité perdue, dignité au sens où elle était cachée par l'indignité des traitements subis. Mais on peut dire également que ces hommes exploités ou maltraités, n'ont pas perdu leur dignité intrinsèque d'homme, même dans les pires conditions, qu'il y ait ou non reconnaissance de la société, et qu'ils demeurent ou qu'ils meurent dans cet état dégradant.


C'est pourquoi on peut reprendre un à un les trois arguments :

- quant à la capacité relationnelle, il est sûr que la dignité perceptible des comateux ou des Alzheimériens est soi absente, soit réduit e à quelques moments de lucidité, mais leur dignité humaine n'en est pas moins inaliénable.

-quant à la dégradation physique, "Il est contraire à la dignité que mérite la condition humaine de prétendre qu'un malade qui fait ses besoins dans son lit n'est pas digne de la condition humaine." "Le droit de mourir dans la dignité exclut nécessairement l'indignité de faire mourir autrui dans l'euthanasie ."

-quant à l'inutilité, il tient à l'entourage de faire percevoir à la personne malade sa valeur et sa dignité. Nous n'avons pas voulu inverser l'argument du sentiment d'inutilité de la personne pour passer au sentiment d'inutilité ou d'encombrement des services que la société peut aussi considérer. A cela nous laisserons répondre D. Folscheid : "La dignité humaine est sourde et aveugle à toute chronologie. Quant à l'inutilité présumée des moribonds ou des vieillards, elle n'a pas non plus voix au chapitre, parce qu'il n'est pas compris dans la définition d'une personne humaine d'être utile à qui que ce soit."



La dignité humaine transcende l'état plus ou moins digne de la vie d'un homme et s'en distingue, même si on doit tout mettre en oeuvre pour le respect de cette dignité humaine, pour promouvoir l'adéquation entre l'état apparent de cette dignité et sa nature profonde. Ainsi il s'agit donc plutôt que d'assister ou de provoquer la mort pour garder la dignité, de garder la dignité dans la mort acceptée et accompagnée, signe de la condition humaine partagée.




Alors faut-il vivre ou refuser la condition humaine ?



C'est bien la condition humaine qui est en jeu, et bien la conception qu'on se fait de l'homme. On peut alors légitimement se poser la question suivante : la position du respect de la vie à son terme est - elle une position des croyants pour qui la vie vient de Dieu et a donc un caractère sacré ?

Il est nécessaire alors de faire un rapide retour en arrière sur l'Histoire de l'humanité pour considérer l'histoire des pratiques de type euthanasique, et l'histoire de ses refus. Chez les primitifs on trou ve des pratiques analogues à l'euthanasie et des sacrifices humains à caractère religieux, y sont même pratiqués. Parmi les Battaki de Sumatra, le père âgé, après avoir invité ses enfants à manger sa chair, se laisse tomber d'un arbre comme un fruit mûr, apr ès quoi sa famille le tue et mange sa chair. Des pratiques où l'on supprime les personnes âgées ont été découvertes dans certaines tribus de l'Aracan en Inde, du Siam inférieur, parmi les Cachibas et les Tupis du Brésil, en Europe parmi les antiques Wendis, population slave, et jusque dans notre siècle en Russie dans la secte pseudo - religieuse des "étrangleurs".
Des sacrifices humains, de personnes jeunes ou de premiers- nés, se retrouvent chez les anciens peuples des antiques civilisations, sur tous les continents.
Nous connaissons sans doute le sort réservé aux nouveaux-nés mal formés à Sparte et nous savons qu'Aristote (Politique, VII, 1335b) en approuvait la pratique pour des raisons d'utilité politique. Platon étendait cette légitimation aux adultes gravement malades supprimés avec la collaboration de médecins (République, 460b).
A Rome, outre la coutume d'exposer les nouveaux-nés mal formés qui a duré jusqu'à l'empereur Valens (empereur chrétien du IVème siècle après JC), nous connaissons la sympathie qu'éprouvaient de nombreux écrivains pour le suicide (ce fut le cas de Sénèque, la doctrine stoïcienne exaltait le suicide, mais aussi Epictète et Pline le Jeune). Silius Italicus, qui se suicida, fait l'éloge des celtes "prompts à accélérer la mort" de leur s vieillards, de leurs malades et de leurs blessés de guerre. On connaît aussi notamment chez les Esquimaux ou au Japon, les pratiques suicidaires de vieillesse.

Les opposants à ces théories dans le monde gréco -romain n'ont pas manqué non plus : parmi les grecs, Pythagore et surtout Hippocrate et Galien ; parmi les romains, Cicéron. On retrouve aussi l'interdit de la mort donnée, même par pitié, dans le code du roi babylonien Hammourabi (1793 - 1750 av.JC).


Les historiens du droit sont d'accord pour reconnaître que l'avènement du christianisme a été un tournant dans les coutumes et la pensée occidentales. Sauf quelques reviviscences, discutables d'ailleurs chez les auteurs modernes anglo-saxons (Thomas Moore, Locke et Bacon), seul le nazisme a introduit l'organisation de cette pratique de façon systématique : la programmation de l'euthanasie des malades mentaux fut systématique : plus de 70 000 vies définies "existence dépourvue de valeur vitale" furent éliminées de 1939 à 1941 ; elle précéda les camps de la mort et l'élimination en particulier des juifs.

Ce point de référence historique est bien désagréable pour les partisans de l'euthanasie qui s'offusquent du rapprochement, mais il est vérifiable historiquement. Bien sûr, l'idéologie d'Hitler et la position des partisans actuels de l'euthanasie sont totalement différentes et l'on doit absolument refuser l'amalgame.
Mais l'Histoire nous rappelle que le mouvement euthanasique contemporain s'emboîte avec le mouvement eugénique contemporain : dans les années 1830-1840, un courant "hygiéniste" se développe, avec l'idée d'assainir les classes laborieuses. Dans le prolongement de ces idées, le terme "eugénisme" fait son apparition en 1883, pour désigner "la science de l'amélioration de la lignée". Galton, un cousin de Darwin, fonde "l'eugénique", discipline scientifique dont l'objet est d'entraver la multiplicité des individus "inaptes" et d'améliorer la race. Deux tendances émergent alors : un eugénisme positif par sélection, et un eugénisme négatif par élimination. En 1912, année de la création de la société française d'eugénisme, Charles Richet, prix Nobel de médecine et de physiologie en 1913, écrit dans la Sélection humaine : "après l'élimination des races inférieures, le premier pas dans la voie de la sélection, c'est l'élimination des anormaux...je ne vois aucune nécessité sociale à conserver les enfants anormaux".


Dans ce contexte, deux livres sont à l'origine de l'histoire moderne de l'euthanasie. En 1895, l'allemand Jorst publia : "le droit à mourir" et surtout l'avocat Binding et le psychiatre Hoche publièrent en 1920, "garantir la permission d'éliminer les vies indignes". Ce livre a eu une influence considérable dans le monde médical et peut être considéré comme une des clefs du phénomène euthanasique dans l'Allemagne des années 20 et 30. L'idée originale de ce livre n'était pas le racisme, mais la compassion, le manque de qualité de vie et le besoin de contenir les coûts sociaux .

Mais il est un point commun entre les théories nazies et l'idéologie pro-euthanasie actuelle : le manque de concept de la transcendance de la personne humaine. Lorsque cette valeur n'existe plus (perte de la référence à Dieu) ou n'existe pas, l'arbitraire de l'homme sur l'homme est revendiqué par le chef politique d'un régime absolu (nazisme) ou par les exigences de l'individualisme (idéologie de la large autonomie).

Il y a donc dans l'Histoire de l'humanité une pratique euthanasique sporadique mais universelle (au sens où on la retrouve dans le temps et dans l'espace), comme il y a un respect de la vie dans sa phase terminale, plus diffusée et encore plus universelle. Le Christianisme a mis fin à ces pratiques euthanasiques, et c'est avec la contestation de la religion dans une montée en puissance de la raison et des sciences au XIXème siècle, que renaissent en Occident sous une forme moderne, l'eugénisme et l'euthanasie.


Il n'y a donc que deux perspectives :
celle qui va dans le sens le plus universel du respect de la vie a une double facette :
-le retour ou la progression vers une spiritualité de l'homme qui inclut sa relation à Dieu, dans un légitime pluralisme religieux ; et c'est bien la perspective des soins palliatifs qui intègrent la dimension spirituelle de la personne.

-le retour ou la progression vers une spiritualité de l'homme fondée sur les droits transcendants de la personne humaine. Car aujourd'hui comme hier, les positions sur le respect de la vie ne sont pas l'apanage d'une vision de croyants. Les nombreuses déclarations sur les droits de l'homme en sont le reflet et constituent la tentative de constituer une métaéthique. Le mouvement écologique, en est une autre illustration, en particulier en Allemagne, en s'opposant aux avancées technologiques qui menacent l'humanité ; Hans Jonas en est la pointe philosophique.


L'autre perspective est celle d'un humanitarisme qui refuse la valeur transcendante de la personne, et donc toute métaphysique, mais qui est en fait la métaphysique de la subjectivité, de l'indiscutable primauté que le "moi" a assumé dans l'éthique, la philosophie subjectiviste, l'art, et dans la politique. Avec la mort de l'homme dans sa valeur transcendante est déjà inscrite dans les consciences, le retour ou la progression vers la raison instrumentalisée au pouvoir des puissants de la biocratie, et qui justifie "rationnellement" les actes de mort sur les humains qui sont en situation de faiblesse, par la compassion vis à vis de celui qui souffre. Nous avons vu que c'était déjà historiquement le moyen de faire entrer ces idées dans l'opinion, et nous verrons rationnellement plus loin que cette idée de compassion ne tient pas.



Alors quelle humanité voulons-nous défendre ?


Pierre, diplômé en "santé, éthique et droits de l'homme"

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