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l'euthanasie, conquête de la liberté
Transmis par Pere Patrick le 27 septembre 2007 à 10:25
Sujet : FindeVie
FindeVie

L'euthanasie est revendiquée comme une liberté de l'individu, une nouvelle conquête de la liberté, un ultime espace de la liberté. Quelles sont les influences, les courants de pensée qui sous-tendent cette revendication quant à la liberté ? C'est aux Pays-Bas, (et maintenant également en Belgique), que la démarche de reconnaissance de l'euthanasie est la plus avancée.

La conception de la liberté est toujours historiquement située, dans une culture particulière, à un moment de l'Histoire. Dans la société néerlandaise en majorité d'origine protestante, n'y a-t-il pas une influence de la conception luthérienne du libre examen face à l'Écriture, et contre toute autorité et référence à la Tradition ? En France, c'est la franc-maçonnerie et la libre-pensée qui sont les promoteurs de l'euthanasie.

L'association pour la morale agnostique dont le président d'honneur est Henri Caillavet, ex-sénateur et président de l'ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité) et le secrétaire Gérard Payen, est au cœur du débat et exprime les positions de la morale agnostique .

Dans le manifeste de l'Association pour la morale agnostique, le mot liberté revient à 4 reprises en moins de 30 lignes : c'est dire l'importance du concept. La morale agnostique "se distingue des pensées religieuses par le fait que les principes ne sont pas tirés d'une révélation, ni d'une tradition, mais le fruit de la réflexion d'hommes libres". La pensée procède d'une " réflexion conduite en toute liberté avec pour objectif essentiel la primauté de l'homme. L'homme est conçu dans une perspective universaliste comme Libre et assuré de l'Égalité, tout en étant lié à tous par la Fraternité. La Liberté impose toujours le respect du libre arbitre de l'être humain." Ce principe est le seul à être souligné en gras, avec le premier : "cette morale est issue de la pensée agnostique qui a pour finalité l'homme et pour instrument la raison."

Cette pensée se revendique donc en droite ligne des principes républicains héritiers de la Révolution française, (en témoigne la référence à Liberté, Égalité, Fraternité) et de la philosophie des Lumières (en témoigne la distinction de la démarche religieuse et la référence à la raison). Sur le plan éthique, une formule énonce directement la conception de la liberté : "La Liberté impose toujours le respect du libre arbitre de l'être humain".

Ce principe qui a un caractère absolu dans sa formulation, fait écho à la proclamation des libertés des déclarations des droits de l'homme et du citoyen de 1789, et de celle de 1948.
La déclaration de 1948 proclame un certain nombre de libertés fondamentales, entre autres : "tous les hommes naissent libres et égaux en dignité et en droits" (article 1). "Tout individu a droit à la vie, à la liberté, et à la sûreté de sa personne" (article 3). "Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience, et de religion... (article 18). "Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression..." (article 19). "Toute personne a droit...au libre développement de sa personnalité..." (article 22).

Le principe agnostique n'est donc pas issu de ces déclarations universelles. Il se distingue de la formulation la plus récente et la plus universelle, dans l'absence de limite posée au respect du libre arbitre qu'ici en première intention désigne la liberté de l'individu. En effet, l'article 29 de la déclaration de 1948 formule un encadrement à la proclamation des droits et des libertés fondamentales : "l'individu a des devoirs envers la communauté dans laquelle seule le libre et plein développement de sa personnalité est possible. Dans l'exercice de ses droits, et dans la jouissance de ses libertés, chacun n'est soumis qu'aux limitations établies par la loi exclusivement en vue d'assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d'autrui et afin de satisfaire aux justes exigences de la morale, de l'ordre public et du bien-être général dans une société démocratique." La loi peut limiter la jouissance de la liberté pour deux raisons :
-respecter les droits et les libertés d'autrui : selon une formule simple : ma liberté s'arrête là où commence celle des autres.
-satisfaire aux justes exigences de la morale, de l'ordre public et du bien général dans une société démocratique : il existe donc de justes exigences de la morale qui limitent la liberté, mais qui ne sont pas ici précisées.

Quelle est donc la conception philosophique sous- jacente de la liberté du manifeste agnostique? Il s'agit d'une liberté absolue de l'individu, que sa raison seule peut éclairer ; le respect de la conscience personnelle est exigé, ce qui en soi semble inattaquable. Au nom de "sa" raison, et non de "la" raison.
Voilà bien la première difficulté qui surgit : l'individu est posé en maître absolu de sa vie, au nom de sa façon de penser. Mais on voit bien que ce principe est intenable dans son absoluité si on l'illustre par des exemples :
Un pédophile peut-il librement laisser cours à ses pulsions ou un violent tuer ceux qui le contrarient ? Non bien sûr, et c'est bien le sens de la première restriction à la liberté de l'article 29.
un père peut-il librement coucher avec sa fille mineure consentante ou un médecin pratiquer son propre clonage reproductif ? Non, les justes exigences de la morale ( et c'est le sens de la seconde restriction de l'article 29) prohibent, à ce jour encore et dans toutes les sociétés, l'inceste ;
les justes exigences de la morale sont en train d'être ajustées dans le domaine de la bioéthique depuis moins de 50 ans, et prohibent le clonage reproductif à ce jour. En terme de logique, une proposition est fausse si on a pu montrer par un exemple qu'elle est fausse : c'est bien ici le cas, donc la liberté n'impose pas toujours le respect du libre - arbitre de l'être humain.

Mais il n'y a ici que l'excès de la position du libéralisme, qui est la philosophie sous - jacente, renouvelée dans ses formes existentialistes, où l'homme se définit en fonction de sa liberté, et n'existe que par elle, en rejetant ce qui est donné (dans son identité "acquise", donc sa nature, donc les caractéristiques de la vie et la réalité de la mort). Le libéralisme sous sa forme popularisée rejoint le désir de l'opinion publique : pouvoir faire ce qu'on veut dans la vie. C'est pourquoi il séduit, car toute erreur fait son chemin par la part de vérité qu'elle contient ; et la part de vérité que contient le libéralisme, c'est bien sûr l'aspiration du coeur de l'homme à la liberté. Quant à la part d'erreur, laissons Xavier Dijon l'énoncer sous forme de propositions simples : "le libéralisme croit faire droit à tous les citoyens en laissant à chacun d'eux la liberté de faire ce qu'il veut ; on a vu au 19ème siècle les ravages d'une telle théorie. Le libéralisme croit que les citoyens ne tiennent les uns aux autres que par leurs décisions. Il oublie qu'aucun d'eux n'a décidé d'être là".

L'absoluité de la liberté ayant été démontrée irrecevable, il y a une autre façon moins irrecevable utilisée par les penseurs agnostiques pour réclamer en termes de liberté l'euthanasie : "l'euthanasie active -en quelque sorte un suicide assisté- est considérée par beaucoup comme l'ultime espace de liberté qui appartienne encore à une personne consciente et éclairée voulant rejeter l'indignité de sa condition ultime. " "ultime espace de liberté", la formule est émouvante, nous savons maintenant quelle conception de la liberté elle recouvre selon le manifeste de l'Association pour la morale agnostique. Ce qu'il y a de vrai dans cette formulation est que la liberté de toute personne connaît un moment ultime lié à sa conscience, soit au moment de sa mort, soit au moment où la maladie la fait passer dans un état où elle perd sa conscience de façon définitive. Mais la volonté de vivre un dernier acte libre comme un acte de mise à mort de soi ou de l'autre n'est pas respectueuse de la liberté elle-même pour plusieurs raisons :
-la valeur de la liberté suppose la valeur de la vie : il faut être en vie pour être libre : j'utilise ma vie qui me permet d'être libre pour mettre fin à ma vie.
-le dernier acte libre, s'il demande sa propre mort, est la mort de la liberté de l'individu.
-et on peut ajouter d'autres réflexions de X. Dijon : "L'homme ne peut décider de sa mort pour la simple raison qu'il n'a pas décidé sa vie. Le droit ne peut délivrer les humains de leur violence qu'en ramenant leur liberté au réel. Le libéralisme croit respecter la liberté, mais il ne respecte pas le réel. Donc il ne respecte pas la liberté ." On peut donc considérer comme une juste exigence morale d'interdire à l'homme, sous prétexte de liberté, de mettre un terme à sa liberté en mettant fin à sa vie, et encore davantage d'interdire à un homme d'aider un autre homme à vouloir se faire ainsi violence. C'est pourquoi le droit positif se doit de préserver la vraie liberté de l'homme, selon la formule de X.Dijon, pour délivrer les humains de leur violence. C'est, à mon sens également dans le cadre des droits de l'homme que le débat sur l'euthanasie a sa juste place : n'y-a-t-il pas en ce domaine un juste interdit à la liberté de celui qui demande sa propre mort à autrui ?

Pierre, diplômé en éthique, santé et droits de l'homme.

Commentaires sur cet article

Par Eric Folot le 11 juillet 2010 à 00:00

Au sujet de la différence entre l\'euthanasie et l\'aide au suicide, il faut distinguer entre les arguments juridiques, éthiques et religieux. On ne peut pas simplement affirmer sans nuance qu\'il n\'existe pas de différence entre les deux : dans un cas c\'est le patient lui-même qui s\'enlève la vie (aide au suicide) alors que dans l\'autre c\'est le médecin qui la retire. Il faut d\'abord préciser sur quel terrain (juridique, éthique ou religieux) on tire notre argumentation. Si l\'on se situe sur le terrain de l\'éthique, on peut raisonnablement soutenir qu\'il n\'existe pas de différence. Cependant, si l\'on se situe sur le terrain juridique, il existe toute une différence entre l\'euthanasie (qualifié de meurtre au premier degré dont la peine minimale est l\'emprisonnement à perpétuité) et l\'aide au suicide (qui ne constitue pas un meurtre, ni un homicide et dont la peine maximale est de 14 ans d\'emprisonnement). Dans le cas de l\'aide au suicide, la cause de la mort est le suicide du patient et l\'aide au suicide constitue d\'une certaine manière une forme de complicité. Mais comme la tentative de suicide a été décriminalisée au Canada en 1972 (et en 1810 en France), cette complicité ne fait aucun sens, car il ne peut exister qu\'une complicité que s\'il existe une infraction principale. Or le suicide (ou tentative de suicide) n\'est plus une infraction depuis 1972. Donc il ne peut logiquement y avoir de complicité au suicide. Cette infraction de l\'aide au suicide est donc un non-sens.

En revanche, l\'euthanasie volontaire est présentement considérée comme un meurtre au premier degré. Le médecin tue son patient (à sa demande) par compassion afin de soulager ses douleurs et souffrances. Il y a ici une transgression à l\'un des principes éthiques et juridiques des plus fondamentaux à savoir l\'interdiction de tuer ou de porter atteinte à la vie d\'autrui. Nos sociétés démocratiques reposent sur le principe que nul ne peut retirer la vie à autrui. Le contrat social « a pour fin la conservation des contractants » et la protection de la vie a toujours fondé le tissu social. On a d\'ailleurs aboli la peine de mort en 1976 (et en 1981 en France) ! Si l\'euthanasie volontaire (à la demande du patient souffrant) peut, dans certaines circonstances, se justifier éthiquement, on ne peut, par raccourcit de l\'esprit, conclure que l\'euthanasie doit être légalisée ou décriminalisée. La légalisation ou la décriminalisation d\'un acte exige la prise en compte des conséquences sociales que cette légalisation ou cette décriminalisation peut engendrer. Les indéniables risques d\'abus (surtout pour les personnes faibles et vulnérables qui ne sont pas en mesure d\'exprimer leur volonté) et les risques d\'érosion de l\'ethos social par la reconnaissance de cette pratique sont des facteurs qui doivent être pris en compte. Les risques de pente glissante de l\'euthanasie volontaire (à la demande du patient apte) à l\'euthanasie non volontaire (sans le consentement du patient inapte) ou involontaire (sans égard ou à l\'encontre du consentement du patient apte) sont bien réels comme le confirme la Commission de réforme du droit au Canada qui affirme :

« Il existe, tout d\'abord, un danger réel que la procédure mise au point pour permettre de tuer ceux qui se sentent un fardeau pour eux-mêmes, ne soit détournée progressivement de son but premier, et ne serve aussi éventuellement à éliminer ceux qui sont un fardeau pour les autres ou pour la société. C\'est là l\'argument dit du
doigt dans l\'engrenage qui, pour être connu, n\'en est pas moins réel. Il existe aussi le danger que, dans bien des cas, le consentement à l\'euthanasie ne soit pas vraiment un acte parfaitement libre et volontaire »

Eric Folot

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